Italie : près d’un demi-million de nouveaux visas de travail pour pallier la pénurie de main-d’œuvre

Face à la pénurie de main-d’œuvre, l’Italie prévoit 500 000 visas de travail pour les secteurs agricole, touristique et saisonnier d’ici 2028.

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Face à une population vieillissante et à une baisse continue du taux de natalité, l’Italie se tourne vers l’immigration légale pour soutenir ses secteurs stratégiques, en particulier l’agriculture, le tourisme et le travail saisonnier. Le gouvernement de Giorgia Meloni a annoncé la délivrance de 497 550 visas de travail pour des ressortissants non-européens entre 2026 et 2028, un chiffre qui soulève autant d’espoirs que de critiques.

Une politique migratoire paradoxale : entre ouverture et contrôle

Depuis son élection en 2022, Giorgia Meloni, cheffe du parti d’extrême droite Fratelli d’Italia (FDI), a fait de la lutte contre l’immigration clandestine l’une de ses priorités. Pourtant, la réalité économique du pays impose un pragmatisme : l’Italie manque cruellement de main-d’œuvre, notamment dans les secteurs agricoles et touristiques, mais aussi dans le bâtiment et le travail domestique.

Un décret adopté en Conseil des ministres prévoit ainsi d’autoriser 497 550 entrées de 2026 à 2028, dont près de 165 000 dès 2026, réparties entre travail non saisonnier, indépendant et saisonnier (agriculture et tourisme) [Le Figaro, 1er juillet 2025]. Ces nouvelles mesures viennent s’ajouter aux 450 000 permis déjà délivrés entre 2023 et 2025, portant le total à près d’un million de travailleurs non-européens légalement présents dans le pays. Pour comparaison, seuls 70 000 visas avaient été délivrés en 2021 et 75 700 en 2022.

Cette évolution traduit une volonté du gouvernement de concilier contrôle migratoire et besoins économiques. Comme le souligne le syndicat agricole Coldiretti, « il s’agit d’un important pas en avant pour garantir la disponibilité des travailleurs dans les champs et, par conséquent, la production alimentaire » [AFP, 2 juillet 2025].

Une réponse aux pénuries dans les secteurs clés

L’Italie est confrontée à une pénurie de main-d’œuvre structurelle. Selon l’OCDE, le pays compte plus de 23 % de sa population âgée de 65 ans et plus, contre une moyenne de 17 % dans l’UE. Ce vieillissement de la population se traduit par une baisse du nombre de travailleurs actifs disponibles, surtout pour les emplois exigeants physiquement comme la récolte agricole ou le service en hôtellerie et restauration.

Le tourisme, deuxième pilier économique italien après l’industrie, dépend largement des emplois saisonniers. Les grandes destinations touristiques comme la Toscane, la Sardaigne ou les Dolomites recrutent chaque année des dizaines de milliers de saisonniers, souvent étrangers. Dans ce contexte, la délivrance de près de 500 000 visas supplémentaires sur trois ans pourrait apporter un soulagement notable aux employeurs.

Andrea Zini, dirigeant de la principale association d’employeurs à domicile, affirme : « Si les chiffres sont confirmés, c’est exactement la proportion que nous souhaitions. Cela augmente comme nous l’avions demandé » [Franceinfo, 2 juillet 2025].

Des quotas difficiles à remplir

Malgré ces annonces, l’efficacité des visas de travail en Italie reste limitée par des obstacles administratifs et juridiques. Maria Grazia Gabrielli, haut-responsable du syndicat CGIL, le plus ancien du pays, alerte sur le fait que seulement 7,5 % à 7,8 % des quotas disponibles ont réellement abouti à un permis de séjour en 2023 et 2024 [Le Figaro, 2 juillet 2025].

Les causes principales :

  • Délais bureaucratiques longs : entre la demande en ligne par l’employeur et l’arrivée effective du travailleur, plus d’un an peut s’écouler.
  • Postes déjà pourvus à l’arrivée du travailleur : les contrats signés tardivement créent une situation où le visa devient inutile, exposant le travailleur à l’illégalité.
  • Failles juridiques : la politique italienne est critiquée pour favoriser certains pays partenaires tout en laissant des zones d’ombre exploitées par des réseaux criminels qui profitent des travailleurs en situation irrégulière.

Filippo Miraglia, de l’association de défense des migrants Arci, précise : « Celui qui avait promis un travail n’est plus disponible, le visa ne se transforme pas en permis de séjour plus long, et le travailleur tombe en illégalité. Il n’a même pas le droit de signer un autre contrat » [Franceinfo, 2 juillet 2025].

Le rôle central de l’agriculture et du tourisme

L’Italie, premier producteur européen de fruits et légumes, dépend largement de cette main-d’œuvre étrangère. Coldiretti estime qu’une disponibilité suffisante de travailleurs étrangers est vitale pour éviter une chute de la production, qui pourrait impacter les exportations et la sécurité alimentaire [AFP, 1er juillet 2025].

Dans le tourisme, la saisonnalité est un défi permanent : la haute saison d’été coïncide avec une demande massive de personnel pour hôtels, campings, restaurants et activités de loisirs. Sans un apport externe de travailleurs, les établissements sont contraints de réduire leurs services ou de limiter l’accueil des visiteurs.

Le modèle italien met donc en lumière une tension classique : besoin de main-d’œuvre saisonnière et difficulté à gérer légalement son arrivée et son insertion dans le marché du travail.

Le Click-Day 2026 : une nouvelle étape pour les travailleurs saisonniers

Le Click-Day 2026, organisé le 12 janvier, est la première mise en œuvre concrète du décret 2026–2028 pour les emplois saisonniers. À 09h00 CET, le portail unique d’immigration du ministère de l’Intérieur a ouvert pour permettre aux employeurs de soumettre leurs demandes pour 88 000 permis de travail saisonnier, répartis entre agriculture et tourisme-hôtellerie.

La rapidité d’attribution est cruciale : l’an dernier, le quota agricole avait été épuisé en moins de 40 minutes. Les grandes coopératives agricoles organisent désormais des « salles clic » parallèles et testent leur connexion internet pour éviter toute latence fatale. Les hôtels, souvent en sous-effectif depuis la pandémie, s’associent aux Chambres de commerce locales pour déposer massivement les demandes et sécuriser leur personnel avant la saison estivale.

Une politique critiquée par les syndicats

Si Coldiretti se réjouit de l’initiative, le syndicat CGIL reste critique. Pour Maria Grazia Gabrielli, la politique du gouvernement ne prend pas en compte la dynamique migratoire réelle et les besoins concrets des entreprises. Elle souligne également que la priorité donnée à certains pays via des campagnes médiatiques pour limiter l’émigration illégale est insuffisante pour résoudre les problèmes structurels.

Ces critiques soulignent une contradiction : le gouvernement Meloni cherche à réduire l’immigration clandestine tout en multipliant les visas légaux, mais l’inefficacité des quotas et les contraintes administratives risquent de créer de nouvelles situations d’irrégularité.

Vers un nouveau modèle de visa de travail ?

Face à ces limites, certaines pistes sont évoquées pour améliorer le système :

  • Permis de séjour pour recherche de travail : pour permettre aux étrangers de trouver un emploi avant que le contrat initial ne soit formalisé.
  • Réduction des délais bureaucratiques : simplifier la procédure entre la demande en ligne et l’arrivée du travailleur.
  • Meilleure coordination avec les pays d’origine : anticiper les flux migratoires pour éviter les quotas inutilisés et limiter l’exploitation par des réseaux illégaux.

Ces propositions visent à créer un système plus efficace, capable de répondre à la fois aux besoins économiques et aux enjeux sociaux et humanitaires.

Implications pour l’Europe et l’emploi saisonnier

L’Italie n’est pas un cas isolé : toute l’Europe fait face à un vieillissement de sa population active et à des besoins croissants de travailleurs saisonniers dans le tourisme et l’agriculture. Selon Eurostat, 27 % des emplois dans le secteur touristique en Europe sont occupés par des travailleurs temporaires, dont une large majorité étrangère.

Pour les acteurs du recrutement saisonnier comme Ohmyseason, ces tendances italiennes sont révélatrices : la mobilité internationale des saisonniers et la régularisation de leur statut légal sont des enjeux centraux pour répondre aux besoins croissants des entreprises touristiques et agricoles. L’expérience italienne montre que des quotas ambitieux ne suffisent pas : il faut également un suivi administratif et juridique efficace pour que les travailleurs puissent occuper légalement les postes proposés.

Conclusion

Le plan de Giorgia Meloni visant à délivrer près de 500 000 visas de travail non-européens entre 2026 et 2028 est un signal fort de l’urgence économique italienne face à une pénurie de main-d’œuvre structurelle. Agriculture, tourisme, bâtiment, services à domicile : tous ces secteurs sont dépendants de l’apport de travailleurs étrangers.

Cependant, l’efficacité réelle de ces mesures dépendra de la capacité du gouvernement à réduire les délais administratifs, simplifier l’accès au permis de séjour et prévenir les situations d’illégalité. Comme le souligne Maria Grazia Gabrielli, les quotas seuls ne suffisent pas : sans une réforme structurelle, le risque demeure de créer de nouveaux travailleurs clandestins, malgré les bonnes intentions économiques.

Pour les entreprises saisonnières, cette situation souligne un défi permanent : attirer et sécuriser des travailleurs qualifiés, tout en respectant la législation et en répondant aux besoins fluctuants de la saisonnalité. L’Italie, en essayant de combiner contrôle migratoire et immigration légale, offre une leçon précieuse à toute l’Europe sur les limites et les enjeux de la main-d’œuvre étrangère dans un contexte économique et démographique tendu.


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Sources :

  • Le Figaro, « Italie : près de 500.000 nouveaux visas de travail non-européens », 1er juillet 2025
  • Franceinfo, « Italie : Giorgia Meloni renouvelle le système d’immigration de travail », 2 juillet 2025
  • AFP, « Italie : plan grand visa de travail », 2 juillet 2025
  • OCDE, Perspectives de la population, 2024
  • Eurostat, Emploi temporaire dans le tourisme, 2023